Entrevue avec une passionnée des personnes âgées

Temps de lecture : 24 minutes

Direction du programme SAPA
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Malheureusement trop souvent, les personnes âgées sont reléguées au second plan ou mal desservies. Ce constat est particulièrement affligeant lorsque ces aîné.e.s. ont des problèmes de santé mentale ou de maladies neuro-cognitives. Or, les personnes âgées ont tant à partager avec nous, à nous offrir et à nous apprendre.

C’est l’opinion de Lucile Agarrat, psychologue clinicienne qui travaille à l’IUGM.

La rédaction l’a rencontrée pour en savoir un peu plus sur son travail et son parcours, mais surtout sur ce qui la passionne plus spécifiquement chez les personnes du troisième âge.

Parle-nous un peu de ton parcours.

J’ai fait mes études en France puis j’ai décidé de m’installer au Québec. Pour être en mesure de pratiquer ici, j’ai dû poursuivre ma formation pour une équivalence. Et mon stage, je l’ai effectué à l’Institut Douglas en psychiatrie gériatrique. Cela a été pour moi une révélation! J’ai adoré travailler auprès de cette clientèle! J’ai donc fait mon stage dans le domaine des troubles cognitifs des personnes âgées. Ensuite je suis allée travailler à l’IUGM et j’y suis depuis 2019.

Ma plus grande expertise, c’est auprès des personnes avec des troubles cognitifs (Alzheimer et troubles apparentés), mais aussi auprès des proches aidants qui accompagnent ces personnes au quotidien. Je travaille également à la clinique de cognition. C’est une clinique qui évalue les gens qui ont des problèmes cognitifs (et de mémoire par exemple) et qui les prend en charge en fonction du résultat de l’évaluation.

Une autre partie de ma clientèle est constituée de personnes qui ont des douleurs chroniques. Des équipes multidisciplinaires – dont je fais partie en ma qualité de psychologue – évaluent ces personnes et assurent leur prise en charge.

C’est difficile à expliquer, mais c’est pour moi un véritable coup de cœur! Au début de ma carrière, je m’orientais vers le travail auprès des enfants. Puis, j’ai fait un stage dans une maison de retraite. Il y avait un étage où se trouvaient des personnes atteintes d’Alzheimer. Ça m’a vraiment touchée. Mais ce que m’a frappée – et c’est encore trop souvent le cas -, c’est le fait que ces personnes, bien qu’elles reçoivent des soins de base, ne reçoivent pas de soins qui devraient être rattachés à leur situation. Les personnes qui souffrent de troubles cognitifs sont souvent laissées à elles-mêmes parce que les ressources ne sont pas au rendez-vous : le personnel n’a souvent pas le temps de s’asseoir avec elles, de s’en occuper, de les écouter. Durant ce stage, j’ai constaté que passer du temps avec elles fait vraiment la différence. C’est pareil dans la société :  les personnes âgées et, de surcroît, celles qui vivent des problèmes cognitifs, sont souvent abandonnées sur le plan humain et sur celui des services et soins en santé mentale. Et pourtant, leurs besoins sont réels. En ce moment, ont fait état du manque de psychologues. Les soins actuels en santé mentale pour la population en général, surtout au public, n’arrivent pas à répondre à la demande. C’est aussi vrai pour les personnes âgées.

Les services arrêtent généralement à 65 ans car après cet âge, on est considéré une personne âgée. C’est difficile de recruter du personnel et peu de personnes sont spécialisées pour travailler auprès des personnes âgées et la gériatrie est peu abordé à l’université. Ces personnes ont des besoins mais c’est une tranche de la population un peu laissée pour compte. J’ai senti le besoin d’apporter mon aide en santé mentale à ces personnes. Les problèmes de santé mentale ne s’arrêtent pas à 65 ans! Mais il n’y a pas beaucoup de place pour les aînés. Peu est proposé pour eux ni pour les proches aidants et ça vient me chercher. Or, dans des institutions comme le Douglas ou l’IRGLM, il existe un service de géronto-psychiatrie.  C’est essentiel!

Lorsque je dis que peu est proposé comme services en santé mentale, c’est que ces services sont davantage axés vers la population et un seul service de géronto-psychiatrie l’est pour la population âgée. C’est disproportionné. Chez les aînés, il est vrai que souvent les problèmes de santé mentale sont un peu moins pires car ces personnes sont généralement plus résilientes, plus positives. Les besoins ne sont peut-être pas les même et s’ils doivent consulter, elles vont au CLSC mais ce n’est pas facile ni suffisant. C’est difficile d’avoir à la fois un dossier en Soins à domicile (SAD) et en santé mentale. Il n’y a pas tant de corridors de service. Il y a la possibilité de voir un psychologue dans le privé mais, d’une part, c’est très dispendieux (souvent trop pour une personne âgée et retraitée) et, d’autre part, peu de psychologues ont une expertise en gériatrie.

Les patients viennent à la clinique pour se faire évaluer et traiter. Le médecin peut référer le patient vers différents professionnels, dont des psychologues. D’autres patients arrivent de RPA. Quoi qu’il en soit, j’interviens dans les deux cas.

Bien que les personnes âgées soient souvent plus indulgentes face aux difficultés et aux changements qui s’opèrent au 3e âge, plusieurs facteurs peuvent les désemparer, les déprimer ou les rendre anxieux. Par exemple le fait de devoir casser maison, de déménager dans beaucoup plus petit ou dans un CHSLD, de devoir renoncer à conduire son automobile si les problèmes cognitifs sont trop importants, etc. Bref, ne plus pouvoir s’appuyer sur les balises et repères auxquels elles sont habituées, c’est difficile. Il y a aussi la maladie, les contraintes physiques et beaucoup de deuils à vivre à cet âge, dans la famille et les amis. C’est sans compter l’isolement et la solitude… la perte de son conjoint. Les personnes prévoient une vie active à la retraite et puis la maladie ou l’incapacité frappent. Un accompagnement ou être outillé pour faire face à ses difficultés fait la différence. C’est ça surtout pour les gens du 3e âge.

Oui, ma collègue et moi supervisons des stages d’internats en psychologie-gérontologie. Nous avons longtemps été parmi les rares à le faire. Comme je le mentionnais, il n’y a pas beaucoup de cours à l’université en gérontologie, mais beaucoup de recherche dans le domaine de la gériatrie. Nous essayons de former de nouvelles recrues pour la relève et ce qui est bien, c’est qu’il y a de plus en plus d’étudiants et un intérêt aussi grandissant pour la gérontologie (bénévolat auprès des personnes âgées, travaux de recherche avec des personnes du 3e âge, etc.). Je donne des formations, des conférences, je fais partie du regroupement des psychologues en gériatrie du Québec. La présidente de ce regroupement et moi-même travaillons beaucoup, nous donnons des cours ponctuellement avec des collègues psychologues, avec des chargées de cours sur la proche aidance, nous rédigeons des articles- j’en ai d’ailleurs écrit un sur le deuil blanc, soit le deuil que vivent les proches aidants.

Cela dépend de la degré d’atteinte de la maladie. Certaines personnes n’ont pas encore reçu de diagnostic officiel. Or, pour les personnes qui ont des pertes de mémoire récurrentes, par exemple, on leur demande de faire des listes, d’écrire des trucs sur des papiers pour cultiver la mémoire à l’aide de schémas, par exemple. Dans tous les cas, il faut adapter notre façon de s’adresser et faire de légers ajustements.

Mais lorsque c’est plus sérieux et que le diagnostic est tombé, les personnes sont en choc. Il faut les écouter et c’est alors que le soutien des proches aidants devient si précieux. Il faut faire plus de rappels pour les rendez-vous, utiliser la vidéo conférence (essentiel pour les personnes qui ne peuvent plus conduire). On utilise des trucs techniques et logistiques pour que ça se passe bien. Si la personne est anxieuse, il faut utiliser des stratégies pour l’apaiser. Pour les proches aidants, ceci passe aussi par le soutien et les rappels. Or, il faut s’assurer que ce n’est pas trop lourd pour le proche-aidant. Il en va de l’équilibre de cette personne aussi. Au Douglas, j’avais développé des services et des thérapies individuelles.

Non. Il faut une référence du médecin qui suit le patient. Mais le patient vient au rendez-vous avec son proche aidant. Si on constate que cette personne est épuisée, ça nous confirme qu’elle ne va pas bien et est possiblement en détresse. Alors nous ouvrons un dossier pour le proche aidant et effectuons un suivi. Il existe des services pour les proches aidants, mais ils consistent souvent en une aide matérielle (entretien ménager, par exemple). Mais si la fatigue ou la détresse est plus avancée, on ne peut pas laisser la personne seule avec le fardeau. Pour le volet psycho social en ce qui a trait aux proches aidants, il y a la Société Alzheimer, des organismes communautaires, des groupes de soutien, des ateliers d’information pour les outiller quant à la façon de s’ajuster à l’évolution de la maladie, etc. Il ne fait pas oublier que ces proches aidants ont aussi parfois leurs propres problèmes de santé mentale : bipolarité, troubles anxieux, troubles de personnalité, etc. Si on est fragile et confronté au fardeau de la proche aidance, c’est difficile à gérer. Mais l’équipe est là pour donner de l’information et les orienter vers des ressources dans la communauté.

Mais oui! Je pense qu’une des choses qu’elles apprécient c’est le fait que cette aide s’effectue dans le cadre de l’équipe. Parfois, ces personnes n’ont plus l’énergie pour aller voir des ressources et passer par toutes les démarches. Ici, c’est unique. Elles apprécient rencontrer quelqu’un qui comprend leur problématique. C’est bien sûr la même chose pour les personnes qui ont des troubles cognitifs ou qui souffrent de douleur chronique.

Quand on rencontre des membres de la famille de la personne atteinte, on voit l’effet de cette nouvelle. Ce n’est jamais bon, c’est un choc. Souvent, le premier réflexe est de penser que la personne atteinte d’Alzheimer sera incontinente en CHSLD et on appréhende le long terme. Le meilleur conseil : rester dans le moment présent. Déjà, c’est difficile maintenant, alors ne pensons pas à l’avenir mais prenons plutôt les choses au jour le jour et ajustons nous. Ne pas anticiper l’avenir et créer des scénarios. Parfois des gens reçoivent un diagnostic de troubles cognitifs mais peuvent très bien fonctionner. Mais il faut reconnaître – et c’est normal – que c’est un gros deuil et un choc.  Il faut aussi prendre le temps de digérer la nouvelle, de parler des émotions qui viennent avec ça, de la tristesse, de la colère, du sentiment de peur, d’injustice. Il faut arriver à en parler à ses proches, parce que les gens ont peur d’en parler et peur du regard des autres. Et cela évite les malentendus et les mauvaises blagues (trop courantes) sur les pertes de mémoire. « Dis donc, fais-tu de l’Alzheimer, je viens de te le dire! ». Ainsi, on se sent moins seul avec son problème; il faut parler des difficultés rencontrées.

Oui, s’informer au sujet de la maladie, car c’est intense. Savoir à quoi s’en tenir sans trop entrer sans les détails. Vivre le moment présent. Demander de l’aide pour ne pas être seul.e là-dedans. Pour les proches aidants, on fait l’analogie du sprint et du marathon. Pour eux, c’est un marathon. Parfois on s’engage là-dedans dedans comme si c’était un sprint (on organise un rendez-vous ici et là, on met en place des services, on est super mobilisé, mais c’est impossible de rester mobilisé comme ça longtemps et de garder le rythme. Il faut apprendre à canaliser son énergie pour ne pas se brûler. Facile à dire, mas pas facile à faire. On peut se culpabiliser, car il s’agit de nos proches. Mais à long terme, on atteint la limite de ce qu’on peut faire et ça devient plus difficile de déléguer si on n’a pas appris à le faire. Cela prend énergie et disponibilité et c’est exigeant au fil du temps, surtout lorsqu’on a plusieurs rôles. Parfois les proches aidants sont des jeunes qui ont des enfants et qui sont encore dans une vie très active.

Oui, une partie des choses aidantes, c’est pour le médecin de recommander des stratégies de santé. (natation, exercices physiques, etc.). Mettre en place des trucs qui fonctionnent pour retarder l’apparition des symptômes ou leur rythme de croissance. Adopter un mode de vie sain pour rester en santé le plus longtemps possible. Et il ne faut pas oublier le cerveau! Il faut le garder en forme par des activités sociales et culturelles, tout en pratiquant la mémoire. Il faut se garder actif pour ne pas se morfondre. Oui, des choses ont changé mais la personne est la même qu’avant.

Oui, parfois les gens ne se reconnaissent pas, la maladie nous change. Mais pour renouer avec elles-mêmes, ces personnes peuvent se découvrir de nouvelles passions, de nouveaux centres d’intérêt. La maladie est là, mais ce n’est pas tout. C’est important pour ces personnes de parler de la vie d’avant, de leurs accomplissements, des choses pour lesquelles elles sont fières et comment continuer à actualiser ces valeurs aujourd’hui. On travaille sur la continuité.

Lors des premières rencontres en thérapie, on apprend à mieux connaitre les personnes, on apprend tout plein de choses sur leur vécu, sur plein d’expériences de vie, sur leur parcours d’immigration, sur leurs voyages autour du monde, sur leur façon de faire face aux difficultés. C’est comme lire plein de romans et découvrir des cheminements de vie super riches. Si je travaillais dans le domaine de l’enfance, je n’aurais pas accès à cette richesse. Ces personnes sont d’une grande résilience.

J’espère leur apporter une plus grande sérénité, une plus grande acceptation de leur situation, trouver une meilleure qualité de vie. Je pense que j’apporte à ces personnes un espace privilégié où elles peuvent parler d’eux en toute confiance, plus librement. Parce que parfois, on n’ose pas trop dire des choses aux proches. Idem pour les proches aidants « Je parle à toi mais je ne parle à personne d’autre ».  Pour les personnes plus isolées, c’est important pour elles d’avoir cet espace.

Je suis fascinée par ces parcours de vie, par la richesse des choses que ces personnes ont vécues, la diversité des parcours. En même temps, il y a toujours un fond d’humanité. C’est très enrichissant du point de vue humain. Aussi, les besoins propres aux personnes âgées constituent une cause importante à laquelle on doit se consacrer. Il n’y a pas de nombreux psys qui s’en occupent. Représenter cette cause et celle des proches aidants, ça rejoint mes valeurs et ça me fait du bien.  Aussi, tenir mes activités de formation, donner des conférences, partager des connaissances, rédiger des articles, réfléchir à des projets cliniques, organiser des groupes de thérapie, proposer des offres de service pour mieux répondre aux besoins de la population aînée, ça me motive et m’anime. C’est mon feu sacré!

Aider les gens, les aider à se sentir mieux, améliorer leur qualité de vie. Enfin, pour citer Jeannette Bertrand : il faut stimuler les personnes âgées. Ces personnes ont bâti la société, elles ont eu des enfants. Elles ne veulent pas d’un spectacle de clown, elles doivent être stimulées intellectuellement, être passionnées, avoir des activités de loisirs édifiantes, etc. C’est sûr que que les personnes que je vois ont des problèmes cognitifs, mais on sent beaucoup ce besoin de se sentir utiles. La société ne leur renvoie pas un message à la hauteur.

Merci beaucoup Lucile pour ton temps et de prendre soin de nos personnes âgées.

Auteur : Service des communications et du marketing

7 commentaires

  1. Votre amour pour les personnes âgées et votre dévouement sont un exemple à suivre. Merci beaucoup de partager votre expertise et conseils. ❤

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